jeudi 20 octobre 2011

Et puis il y a Duras



Il y a toujours un moment dans l'année, où je me plonge ou replonge dans les livres de Marguerite Duras.
Son oeuvre, tellement dense, permet toujours de lire certains de ses livres pas encore lus, et de relire, dans les autres, les pages cornées indiquant les passages préférés.


En 1940, Marguerite Donnadieu est enceinte de Robert Antelme.
Un petit garçon mort-né, dont elle ne se remettra jamais.

"Il faisait très chaud. C'était entre le 15 et 31 mai. Eté. J'ai dit à R. : "Je ne veux plus de visites. Rien que toi." Allongée toujours face aux acacias. La peau de mon ventre me collait au dos tellement j'étais vide. L'enfant était sorti. Nous n'étions plus ensemble. Il était mort d'une mort séparée. Il y avait une heure, un jour, huit jours, mort à part à une vie que nous avions vécue neuf mois ensemble et qu'il venait de mourir séparément. Mon ventre était retombé lourdement, floc, sur lui-même, comme un chiffon usé, une loque, un drap mortuaire, une dalle, une porte, un néant que ce ventre. Il avait glorieusement porté dans un bombement adorable, cette graine prospère, ce fruit (un enfant c'est un fruit vert qui vous fait monter la salive à la bouche comme un fruit vert) sous-marin qui n'avait vécu que dans la chaleur glaireuse, veloutée et obscure de ma chair, et que le jour avait tué, qui avait été frappé à mort par sa solitude dans l'espace. Si petit et déjà tellement depuis qu'il était mort à part. [...] Précisément cette coïncidence entre sa "venue au monde" et sa mort. Rien. Il ne me restait rien. Ce vide était terrible. Je n'avais pas eu d'enfant, même pendant une heure, obligée de tout imaginer. Immobile, j'imaginais."

Cahiers de la guerre
Ecrits datant de 1943 à 1949, retrouvés dans 4 cahiers, mêlant ébauches de romans et faits autobiographiques.
Page cornée.

1 commentaire:

Mulot a dit…

délicats sentiments ...